[FR] Venezuela : 1 000 000 % d'inflation d'ici fin 2018 ? Les causes d'une crise...

in fr •  3 months ago

Si vous vous intéressez un peu à l'actualité internationale, à l'économie ou au Bitcoin, vous savez probablement que le Venezuela subit une hyperinflation depuis quelques années. La monnaie vénézuélienne, le bolivar, se déprécie fortement, et l'une des conséquences directe, c'est une forte augmentation des prix.

Dans cet article, je vais vous expliquer ce qu'est l'hyperinflation, et pourquoi elle aussi forte au Venezuela.


Qu'est-ce que l'inflation ?

Pour beaucoup de gens, l'inflation, c'est simplement une augmentation des prix à la consommation. En réalité, ça n'est pas aussi simple que ça.

L'inflation, c'est une perte d'une valeur d'une monnaie. Si la valeur d'une monnaie diminue, son pouvoir d'achat diminue aussi. Supposons qu'il faille 100 unités d'une monnaie pour acheter un certain bien. Si la valeur de la monnaie diminue, il faudra peut-être 103, 104 ou 105 unités de cette monnaie pour acheter le même bien, ce qui explique l'augmentation des prix. Ce phénomène, vous pouvez le constater dans plusieurs domaines : alimentation, loyers, transports, énergie.

L'inflation peut être due à plusieurs facteurs différents, mais qui sont souvent liés entre eux.

  • L'offre et la demande. Si la quantité disponible d'un produit diminue mais si la demande stagne ou augmente, les prix de marché vont avoir tendance à augmenter.
  • Le coût des matières premières. Par exemple, si le prix du pétrole augmente, cela risque de se répercuter sur le coût des transports (qui utilisent encore majoritairement des énergies fossiles) et sur les coûts des produits manufacturés à base de pétrole (dérivés pétroliers et plastiques entre autres). Si le prix du blé augmente, vous risquez de voir des répercussions sur beaucoup de produits alimentaires.
  • Une augmentation trop importante de la quantité de monnaie. Quand la quantité de monnaie en circulation augmente trop rapidement, cela a tendance à diluer sa valeur. C'est encore plus vrai quand la création monétaire est plus importante que la création de richesses.
  • Une diminution de la confiance. La valeur d'une monnaie est intrinsèquement liée à la confiance que les gens lui accordent. Si un billet de 10 euros a de la valeur, c'est parce que globalement, tout le monde est d'accord pour dire que qu'un billet de 10 euros a de la valeur. Quand la confiance dans une monnaie diminue, cette monnaie a tendance à se déprécier davantage, ce qui a tendance à accentuer sa dévaluation. C'est exactement ce qui se passe au Venezuela, et c'est aussi ce qui s'est passé dans d'autres pays.

Hyperinflations : les précédents étrangers

Le Venezuela n'est pas le premier pays à subir une hyperinflation. Dans les années 1970, le Chili a été frappé par une forte inflation (503 % en 1973). Le président Salvador Allende (élu en 1970) avait fortement augmenté le salaire minimum, nationalisé les mines et plusieurs grandes entreprises, confisqué des terres privées pour les redistribuer.Pour financer sa politique, le pays a aussi imprimé énormément de monnaie. Sans grande surprise, l'escudo (la monnaie chilienne) s'est dépréciée, et l'économie s'est cassée la gueule, plongeant le pays dans une profonde crise politique et économique. En septembre 1973, le général Pinochet a pris le pouvoir, avec le soutien des États-Unis...

Plus récemment, au début des années 2000, c'est le Zimbabwe qui a été frappé par ce phénomène. Le pays, qui était sujet à une forte instabilité économique et monétaire, a mené de mauvaises politiques économiques qui n'ont pas aidé à diversifier l'économie ni à faire venir suffisamment d'investissements étrangers. Mais surtout, pendant des années, le pays a produit beaucoup de monnaie pour financer ses dépenses, dépenses qui avaient du mal à baisser. Certaines dépenses servaient davantage à occuper les gens plutôt qu'à produire. Tout cela a fini par mener à une chute de la valeur du dollar zimbabwéen, et à une hyperinflation. Pendant que la quantité de billets et le nombre de zéros dessus augmentaient, la valeur de la monnaie locale diminuait fortement. La surproduction monétaire est allée tellement loin que la banque centrale du pays s'est carrément retrouvée à produire des billets de... 100 milliards et même 100 trillions de dollars.


Évidemment, des billets de 100 trillions de dollars, c'était totalement absurde du point de vue économique. La "valeur" affichée sur les billets augmentait Au bout d'un moment, le coût de production des billets est devenu (nettement) supérieur à leur valeur, y compris pour les "petites" coupures. Produire des billets est devenu trop coûteux pour le Zimbabwe. Le pays a décidé d'abandonner le dollar zimbabwéen pour se tourner vers les devises étrangères, notamment le dollar américain et le rand sud-africain.

Mais l'un des exemples historiques les plus connus en termes d'hyperinflation, c'est la République de Weimar en Allemagne entre 1921 et début 1924. Pour financer l'effort de guerre durant la Première guerre mondiale, la Reichsbank avait fortement augmenté la qualité de marks (la monnaie allemande de l'époque) en circulation. Après la défaite de 1918 et après la signature du Traité de Versailles en 1919, l'Allemagne a été contrainte de payer de lourdes réparations aux pays voisins. Après la guerre, l'économie du pays était dans un sale état, et le coût de la vie avait fortement augmenté. En 1923, l'inflation allemand est carrément devenue une hyperinflation. La valeur du mark avait tellement chuté qu'il fallait de très grosses quantités de billets pour acheter des biens de consommation communs, par exemple les produits alimentaires.

Au bout d'un moment, les billets avaient tellement perdus de valeur qu'ils étaient devenus un moyen de chauffage moins cher que le bois ou le charbon.

L'une des causes principales de l'hyperinflation de 1923, c'était le fait que la Reichsbank imprimait beaucoup de monnaie sous forme de billets pour financer les dépenses de l'État et tenter de contrer l'inflation. La conséquence directe de la surproduction monétaire fut une baisse drastique de la valeur du mark... et une hausse dramatique des prix. L'Histoire a montré que cette hyperinflation a eu des suites catastrophiques, que ce soit pour l'économie allemande comme pour quasiment toute l'Europe...


Les causes de la crise au Venezuela

Une des causes majeures de la crise économique au Venezuela, c'est le manque de diversification de son économie. En 2016, 96 % des exportations du pays venaient du pétrole et près de la moitié des recettes fiscales de l'État. Et donc inévitablement, quand les prix de l'or noir ont baissé, cela a eu un fort impact sur l'économie. D'une part le Venezuela s'est retrouvé à vendre son pétrole moins cher, mais aussi à en vendre moins. Pourquoi ? Cela est dû à plusieurs raisons. Les capacités de production étaient en baisse, notamment à cause d'un manque d'investissement pour moderniser les infrastructures, et d'autre part à manque de confiance de la part du secteur financier et des investisseurs envers ce pays. Pourquoi ce manque de confiance ? Tout simplement parce que d'une part, le Venezuela n'était déjà plus assez solvable, et d'autre part parce que le prédécesseur de Maduro, Hugo Chávez, avait nationalisé des entreprises locales et exproprié des entreprises étrangères sous prétexte qu'elles ne respectaient pas sa doctrine économique. Si vous pensez que seules des multinationales ont été frappées par cette mesure, détrompez-vous ! Des agriculteurs ont aussi été victimes de cette politique. Inévitablement, ce genre de climat pas très "business-friendly", ça n'attire pas les investisseurs, ça les fait plutôt fuir... Pour couronner le tout, les sanctions financières (notamment américaines) n'ont pas arrangé la situation, puisque les exportations sont devenues encore plus difficiles pour le Venezuela...


Une mauvaise réaction du gouvernement vénézuélien

Comme on l'a vu précédemment, le gouvernement vénézuélien n'a pas su faire venir (et rester) les investissements étrangers, et surtout il n'a pas su pousser l'économie à se diversifier. Ce manque de diversification et d'anticipation, le Venezuela le paye cher aujourd'hui.

Mais la situation ne serait peut-être pas aussi dramatique si le gouvernement avait réagi autrement. Malheureusement, certaines mesures économiques douteuses et controversées ont été mises en place pour tenter de faire face aux sanctions, au chômage et à l'inflation...

Le contrôle des prix.

Comme vous le savez sûrement, les marchés sont (généralement) régis par la loi de l'offre et de la demande. Plus un produit est demandé et rare, plus son prix est élevé. En revanche, un produit très demandé peut rester peu cher s'il est suffisamment abondant. Bref, vous avez compris le principe. Produire des biens et fournir des services, ça a un coût. Pour qu'un produit soit rentable, il faut que son prix soit suffisamment élevé pour que l'entreprise gagne de l'argent, mais suffisamment bas pour être compétitif (car s'il est trop cher les acheteurs sont tentés d'aller voir ailleurs). Jusque là, tout paraît plutôt logique.

Mais dans un contexte de crise économique et de forte inflation, les prix peuvent varier fortement, et souvent à la hausse. Pour tenter de contrer l'inflation, le gouvernement vénézuélien a tenté une technique classique mais dangereuse : le contrôle des prix. Avec cette mesure, l'État met en place des prix (souvent arbitraires) pour des biens ou des services. Pourquoi cette mesure est-elle risquée ? Eh bien tout d'abord parce qu'elle ne respecte pas la loi de l'offre et de la demande et efface les prix de marché. Mais cela peut mener à des aberrations économiques.

Au Venezuela, le prix à la pompe des carburants n'avait quasiment pas augmenté depuis… 1996 ! Pourquoi ? Parce que ce secteur était largement subventionné et car les prix étaient bloqués. Mais début 2016, n'ayant plus autant pour distribuer des subventions, l'État a augmenté les prix de 1328,5 % pour le normal jusqu'à 6085 % pour le SP95. Évidemment ça reste moins cher qu'ailleurs. Mais pour un pays comme le Venezuela, ça reste une augmentation brutale, et ça a des conséquences sur le quotidien des Vénézuéliens et des entreprises.

Comme les prix des carburants, la remontée de 2016 a eu des effets dans plusieurs secteurs, notamment les transports. Si le coût de l'essence augmente, et bien le coup de transport des marchandises augmente aussi, et du coup, ça ressent aussi sur les prix en magasin…

La situation n'est d'ailleurs pas très joyeuse de ce côté-là… Le pays fait face à des pénuries régulières, que ça soit pour l'alimentation, les médicaments, les pièces détachées automobiles ou encore le papier toilette. Tous ces biens sous souvent importés. Paradoxalement, le pays importe aussi du pétrole pour sa consommation intérieure, alors qu'il dispose de certaines des plus grosses réserves du monde !

Une cryptomonnaie nationale : le Petro

En décembre 2017, Nicolas Maduro a annoncé la création d'une "cryptomonnaie" vénézuélienne, le Petro. Le but ? Récolter des liquidités et contourner les sanctions financières internationales. Le cours de cette crypto devait être indexé sur les réserves de pétrole, de gaz et de diamants du pays. Sachant que la production nationale et les prix du pétrole avaient baissé façon non négligeable de 2014 à 2016, ça ne semblait pas une bonne idée. De plus, le flou autour de cette "cryptomonnaie" n'a pas mis en confiance les investisseurs. Au début, on ne savait même pas si elle devait se baser sur une blockchain ou non ! Quelques mois après, il a été annoncé que le Petro fonctionnerait sur celle d'Ethereum. Finalement, le Petro est basé sur la blockchain NEM. Forcément, ce changement inattendu a suscité encore plus de méfiance vis-à-vis du Petro, d'autant plus qu'on ne connaît pas précisément l'influence du gouvernement vénézuélien sur son prix...

  • La planche à billets. Comme on l'a vu précédemment dans cet article, pour faire tourner son économie, le Venezuela a fait tourner la planche à billets, ce qui a amplifié l'inflation. Plus récemment, le gouvernement a annoncé qu'il comptait supprimer 5 zéros de sa monnaie, le bolivar.

Par le passé, le pays avait supprimé le billet de 100 bolivars (car il ne valait plus grand-chose) pour le remplacer par des billets de 500 à 100 000 bolivars !

Mais si le gouvernement continue la même politique économique et s'il continue à imprimer trop de monnaie, cette mesure risque d'être inefficace. Selon le Fonds monétaire international (FMI), le PIB du Venezuela pourrait se contracter de 18 % en 2018.


Les solutions alternatives trouvées par les Vénézuéliens

Pour faire face à la baisse du bolivar et contourner les restrictions, certains Vénézuéliens essaient de trouver des solutions. Sur le marché noir, beaucoup de gens essaient de se procurer des dollars, des euros. Une autre solution, c'est d'acheter des cryptomonnaies. Certains Vénézuéliens se sont rendus compte que les cryptomonnaies comme le Bitcoin ou comme le Dash leur permettait de pouvoir accéder plus facilement au marché international, que ça soit pour acheter des marchandises ou des devises étrangères, notamment des dollars ou des euros.

Pour se protéger de l'inflation, certains épargnants achètent des actions d'entreprises.En 2017, le marché des actions a montré une impressionnante progression. Bien évidemment, c'est hausse est en bonne partie à la dévaluation du bolivar et à l'hyperinflation galopante.


Conclusion

Pour le moment, et pour dire les choses un peu grossièrement, le Venezuela est clairement dans la merde. Depuis 1998, les gouvernements successifs ont mené des politiques économiques qui, bien qu'elles aient permis de réduire la pauvreté dans un premier temps, ont eu des effets désastreux par la suite.

Pour que l'économie du pays se remette sur les rails, il va falloir du temps, et il va surtout falloir que l'État fasse preuve de pragmatisme en mettant fin aux politiques les plus inefficaces. Le pays a besoin d'investissements nationaux et étrangers, de réserves de change, et surtout d'une vraie diversification économique.

Mais à moins d'un changement politique radical, les choses ne risquent pas de s'améliorer facilement. Il faudra au minimum une dizaine d'années au pays pour redresser son économie…


Sources et compléments

https://fr.wikipedia.org/wiki/Contr%C3%B4le_des_prix

Inflation

https://fr.wikipedia.org/wiki/Inflation
https://www.wikiberal.org/wiki/Inflation
https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/politiques-economiques/theories-economiques/hyperinflation/
https://www.businessinsider.com.au/10-hyperinflation-stories-of-the-20th-century-2011-3#chile-1973-1975-1
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hyperinflation_de_la_r%C3%A9publique_de_Weimar

Marché du pétrole

https://fr.wikipedia.org/wiki/Baisse_du_prix_du_p%C3%A9trole_de_2014-2016
https://www.capital.fr/entreprises-marches/la-production-de-petrole-du-venezuela-continue-de-degringoler-1266478
https://www.capital.fr/economie-politique/venezuela-le-prix-de-l-essence-multiplie-par-14-1104036
https://www.theguardian.com/world/2014/jan/27/venezuela-petrol-subsidies-cheap-gas
http://www.businessinsider.fr/us/venezuela-hiked-gas-prices-by-60-times-2016-2
https://www.connaissancedesenergies.org/sites/default/files/pdf-actualites/les_prix_des_carburants.pdf

Politique économique du Venezuela

http://www.france24.com/fr/20110319-nationalisation-chavez-venezuela-commerce-expropriation-entreprise
https://www.lesechos.fr/14/11/2017/lesechos.fr/030870070714_venezuela---les-chiffres-delirants-d-un-pays-au-bord-de-la-faillite-en-trois-graphiques.htm
https://www.challenges.fr/monde/salaire-minimum-au-venezuela-augmente-de-40_557569
https://www.upi.com/Top_News/World-News/2016/12/16/Venezuelas-removal-of-100-bolivar-note-causes-chaos-at-banks/9031481890590/

Petro

https://www.lesechos.fr/04/12/2017/lesechos.fr/030976183074_le-venezuela-veut-lancer-une-crypto-monnaie-basee-sur-le-petrole.htm
https://www.coindesk.com/venezuelan-president-announces-petro-oil-backed-cryptocurrency/
https://cointelegraph.com/news/facing-hyperinflation-venezuela-to-issue-oil-backed-cryptocurrency

Solutions

https://www.lesechos.fr/03/08/2017/LesEchos/22500-101-ECH_venezuela---les-epargnants-se-protegent-de-l-hyperinflation-en-achetant-des-actions.htm
https://www.barrons.com/articles/the-venezuelan-stock-markets-a-bank-as-inflation-heads-to-1-000-000-1532517514?mod=mw_hpm
https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-04-26/venezuela-s-inflation-is-so-extreme-it-s-broken-the-stock-market

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Super article. Merci aux @franco pour le partage. Toujours plaisant de lire des articles sur l'#économie sur steem. #fr

Quel article ! Un peu d'économie sur Steemit, ça fait plaisir.

Très bonne description du mal qui ronge le Venezuela. Je rappelle qu'en France Jean-Luc Mélenchon a soutenu la politique de ce pays (celle menée par Chávez puis par Maduro) et continue de le faire éhontément.

Le Venezuela est aujourd'hui l'un des endroits de la planète les plus propices à l'adoption des cryptomonnaies. En témoigne ce petit documentaire d'un membre de la communauté Dash sur le sujet :

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J'avais hésité à inclure cette vidéo dans l'article à vrai dire...

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Ah tu aurais dû ! Même si elle ne parle que de Dash ça permet de se rendre un peu compte des choses là-bas.
Le fait que le gouvernement ait mis au point sa propre monnaie numérique prouve aussi qu'il y a un engouement non négligeable.

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C'est peut-être un moyen d'essayer de détourner les gens des cryptomonnaies privées comme le Bitcoin et Dash...

Une analyse ainsi qu'un rappel économique complet et abouti afin de comprendre l'état actuel de ce pays ! Upvoté à 100% !

Bel article, malheuresement Venezuela n'est pas le seul, plusieurs autres pays souffre d'une hyperinflation. La confiance aux systèmes financiers est entrain de lacher, le monde va appartenir aux cryptomonnaies !